Jusqu'au bout de l'Asie...

L'incroyable rencontre, texte et photo par Jade L.C

Publié dans Laos

Alors que nous bavardions dans un wagon du transmongolien nous menant à Pékin en août dernier, Jade nous a raconté l'histoire de son incroyable rencontre effectuée dans le nord du Laos il y a une dizaine d'années. Nous lui avons fait la promesse de la publier lors de notre passage dans ce pays. Promesse tenue !

 

L’histoire de Cheng Lee, par Jade L.C

Je lui avais promis de raconter son histoire, mais je ne savais pas à qui ni comment. Voyageant en Chine des années plus tard, je sens que c’est ici et maintenant le bon moment.

Luang Namtha, Laos, été 2003

Je débarquais dans une petite auberge avec un compagnon de voyage irlandais lorsque je l’ai rencontré. Il parlait bien anglais et nous a dit qu’il était Japonais. En échangeant les traditionnelles questions de voyageurs, il nous a appris qu’il arrivait de la Chine, mais a semblé très perplexe et nous a avoué ne pas savoir où il se rendait ensuite. Le soir en rentrant, nous l’avons retrouvé exactement à la même place, comme s’il n’avait pas bougé de la journée. Nous avons discuté un moment, puis il nous a demandé de l’aider puisque nous semblions être de bonnes personnes. Il nous a expliqué qu’il était atteint des reins et qu’il avait besoin de s’injecter un médicament. Il a dit qu’il venait de faire un séjour à l’hôpital pour être traité et qu’il y avait appris que ses veines étaient fuyantes et que le mieux était de le piquer sur la main. Il a ensuite sorti un kit à soluté et l’a installé. Il a demandé à l’Irlandais de lui serrer le bras puisqu’il était fort et m’a demandé de le piquer. Alors que je rassemblais tout mon courage et que j’approchais le bout de l’aiguille de sa main, la gérante de l’auberge est arrivée. Elle nous a fait comprendre qu’elle donnait souvent des injections à son fils et m’a enlevé le matériel des mains. Elle a procédé avec assurance, mais j’ai alors entendu l’aiguille racler une à une les phalanges du pauvre homme qui est devenu tout blême. Une énorme bulle de sang se formait sur sa main. La gérante s’est excusée et s’en est allée brusquement. C’est seulement à ce moment que nous avons réalisé qu’elle empestait l’alcool. Cheng Lee, en sueur, nous a dit qu’il allait dans sa chambre se faire une injection musculaire moins efficace.



Le lendemain, en fin de journée, il était encore installé au même endroit. Après nous avoir écoutés raconter notre journée, il a dit qu’il nous faisait confiance parce que nous avions voulu l’aider. Il a avoué nous avoir menti en disant qu’il était Japonais. Il nous a confié alors être Chinois, porter le nom de Cheng Lee et avoir été militaire de l’armée chinoise, spécialisé en cryptage informatique. Il a expliqué ensuite avoir été arrêté du jour au lendemain sans raison et avoir été emprisonné sans procès. Il nous a dit avoir été ainsi détenu pendant cinq ans, torturé régulièrement, couché à plat ventre sur le sol, avec un bloc de glace posé sur le dos (d’où sa dysfonction rénale). Il a ajouté qu’il avait été tellement malade, qu’on l’avait transféré de la prison à l’hôpital pour être soigné. C’est de là qu’il avait réussi à s’évader et à engager un guide pour traverser la jungle entre la Chine et le Laos. Pendant son périple, une épine lui avait traversé le pied. D’ailleurs, il nous a montré son bandage sanguinolent et je lui ai donné des pansements. Il comptait ensuite se rendre en Thaïlande pour demander un statut de réfugié. Il a dit qu’il savait qu’il était recherché avec promesse de rançon et qu’il n’avait aucun moyen de communiquer avec ses proches. Il nous a demandé de l’aider encore : il avait écrit une lettre à ses parents, avec qui il n’avait eu aucun contact depuis son arrestation, et il voulait qu’on le prenne en photo et qu’on poste le tout à notre retour chez nous. Il espérait qu’une lettre, envoyée plus tard et d’un autre pays, aurait plus de chance de se rendre à destination. J’ai accepté volontiers. J’étais renversée par son histoire incroyable. Je me demandais si tout cela était vrai et, si oui, comment je pouvais l’aider.

L’Irlandais a proposé de le déguiser en touriste japonais caché derrière son appareil photo ou de prendre un kayak pour traverser le Mékong, ce à quoi Cheng Lee a répondu qu’il ne pouvait cacher ses traits chinois à aucun Asiatique. J’avais entendu dire que les réfugiés thaïlandais étaient traités pratiquement comme des esclaves, alors je lui ai demandé pourquoi il n’allait pas demander asile dans une ambassade américaine ou canadienne. Il m’a répondu qu’il ne pouvait pas trahir son pays. Je lui ai rétorqué que son pays l’avait bien trahi, lui! Ma réponse a semblé l’ébranler, c’était comme si un court-circuit se produisait dans son cerveau. J’avais l’impression de voir en direct l’effet d’un certain « brainwash » chinois. Je me disais que, si j’étais née à sa place, je réfléchirais moi aussi de façon similaire.

Un peu plus tard en soirée, l’Irlandais lui a proposé de fumer un joint. Il a refusé, apeuré, en expliquant que pour lui c’était comme de prendre de l’héroïne. L’Irlandais lui a expliqué que c’était plutôt comme de boire quelques bières et que cela n’allait pas lui faire grand-chose à part peut-être l’aider à dormir. Cheng Lee a accepté et on s’est mis à divaguer sur n’importe quoi. À un moment donné, Cheng Lee a éclaté d’un rire bref. Difficile d’expliquer ce que j’ai alors vu en une fraction de seconde dans son expression : c’est comme si le sourire lui avait fait craquer le visage, qu’il réalisait soudain qu’il riait pour la première fois depuis des années et que cela le soulageait, mais en même temps le faisait souffrir.



Le surlendemain, nous l’avons retrouvé à sa place habituelle. Il avait dormi comme un bébé la veille et nous en remerciait. J’avais réfléchi sur les façons de l’aider et j’en étais venue à la conclusion que je ne pouvais que lui offrir de l’argent. L’Irlandais me trouvait bien naïve, me disant que c’était peut-être une arnaque à touristes. Je lui ai répondu que si c’était le cas, sa performance était digne du meilleur acteur du monde. Honnêtement, je ne crois pas que l’expression que j’ai vue sur son visage lorsqu’il a ri aurait pu être feinte par quiconque. Je n’osais toutefois pas lui offrir d’argent (même si j’avais mis de côté tout ce que je pouvais et changé mon itinéraire en conséquence) parce que j’étais convaincue qu’il refuserait, car c’était un homme très fier.

Le soir, Cheng Lee m’a invitée discrètement à venir dans sa chambre. Il m’a dit que mon ami irlandais était bien gentil, mais un peu trop utopiste. Il semblait très mal à l’aise et hésitait à parler. Il a débuté alors en disant que ses parents vendraient leur maison pour me rembourser et qu’il le ferait dès que possible, si je pouvais… Je l’ai tout de suite interrompu pour dire que j’étais si soulagée qu’il me demande de l’argent, car je n’osais pas lui en offrir de peur de le vexer et que je serais contente d’avoir de ses nouvelles, non pas pour être remboursée, mais pour savoir qu’il était passé au travers. En effet, je savais qu’il y avait peu d’espoir : guidé par des escrocs qui allaient lui soutirer tout son argent avant de le livrer aux autorités locales pour obtenir la rançon, il risquait aussi bien de mourir tué par un garde à la frontière ou simplement en raison de ses reins dysfonctionnels. Cheng Lee m’a regardée au fond des yeux et m’a dit merci pour l’argent, mais surtout merci de l’avoir écouté et de lui avoir offert mon amitié. Je lui ai promis de raconter son histoire. Il a eu les larmes aux yeux et il m’a prise dans ses bras en disant qu’il n’avait pas craqué durant ses cinq années de prison et que ce n’était pas une petite Canadienne qui allait le faire pleurer. On s’est dit adieu.



Une semaine plus tard, l’Irlandais m’a écrit pour me dire qu’il avait reçu un courriel anonyme de menaces, lui conseillant de ne plus revenir près des frontières de la Chine! Nous avions donné nos adresses courriel à Cheng Lee, mais je n’ai rien reçu de mon côté.

Deux semaines plus tard, j’étais sur l’île de Koh Tao en Thaïlande, roulant dans une boîte de camion avec une bande de touristes. J’étais fébrile à l’idée d’aller faire ma première plongée sous-marine. Soudain, j’ai senti un coup au cœur et j’ai su au plus profond de moi-même (et à ma grande surprise, car je ne crois pas à ce genre de chose) que Cheng Lee venait de mourir.

Trois semaines plus tard, en arrivant à Montréal, j’ai posté sa lettre et sa photo, tout en sachant d’avance que je n’aurais plus jamais de nouvelles de mon ami chinois.


Une histoire vécue et racontée par Jade Landry-Cuerrier

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Publié à 11:59, le 24/12/2012 dans Laos, Laos
Mots clefs : soldat chinoisrencontrelaoschine


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Publié par Mayette, le 30/12/2012 à 09:34
émouvante histoire racontée il est vrai au bon moment pour faire la transition entre le Laos et la Thaïlande.Merci à Jade de nous faire partager son touchant et impressionnant souvenir.
bisous
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Publié par papajolipapa, le 30/12/2012 à 11:45
Belle, triste et mystérieuse histoire
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Publié par Aude, le 31/12/2012 à 23:47
Extrêmement émouvant...
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Mystères de l'Asie

Publié par Marielle, le 12/01/2013 à 19:22
Je suis arrivée sur votre blog par hasard. Merci beaucoup pour ce récit sublime et terrifiant que vous avez transmis. Voyageant moi-même en Asie (Cambodge surtout), cette histoire reflète la force de certaines rencontres, une réalité et des mystères que l'on peut vivre dans le voyage. Rationnels ou pas, il y a des fois où l'on ne peut pas douter, on sait, ça ne s'invente pas. C'est ainsi. Continuez bien votre périple, et encore merci d'écrire aussi bien.
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Merci !

Publié par landry, le 13/01/2013 à 04:49
Merci Marielle pour votre commentaire que je m'empresse de transmettre à l'auteur de cet article.
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Qui suis-je ?


Prendre le temps. Prendre le temps avec les gens, avec la vie, avec nous-même. Prendre le temps de découvrir des cultures, des langues, des coutumes. Prendre le temps d'apprendre des autres, d'apprendre à se débrouiller dans un environnement totalement inconnu, d'apprendre sur soi. Pour prendre ce temps, quel meilleur moyen que de se déplacer en train depuis Paris jusqu'au bout de l'Asie...

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